La naissance de Cléo

Vue par Marc.
Le 2 juin à l’hôpital de Tourcoing.


C’est le matin. L’intensité augmente.
Emilie se retire en elle même.
Quand une contraction arrive, elle ferme les yeux et penche un peu la tête.
Elle respire.
Immobile.
Impassible.
Elle observe l’intensité qui vient et qui s’en va.

Toutes les techniques apprises en stage avec Martine ou pendant la préparation à l’accouchement ont disparu.

La respiration de la vague, la pluie de pure énergie, les mouvements de l’infini, la sophrologie, les prolongements, les postures sur ballon, les notes dans les carnets, les exercices des bouquins, les conseils des magazines, les témoignages des copines, les dizaines d’heures d’enregistrement de stage…

Tout ce que nous avions entassé ces derniers mois pour nous préparer au voyage.
La première vague arrive et emporte tout.

Tout, sauf la méditation.
Inscrite en elle par des années de pratique, Emilie la trouve sans avoir à chercher.

Sur l’écran du monitoring, la courbe grimpe.
Je regarde Emilie.
Elle baisse un peu la tête.
Ses yeux sont fermés.
Elle ne bouge plus.
Elle respire doucement.

Sans prévenir, elle entre-ouvre les paupières et redresse la tête.
Je regarde le monitoring.
La courbe plonge.
Le pic est passé.

Chaque contraction, c’est la même chose.

Moi, je veux me rendre utile. Agir.
Je veux l’encourager, la réconforter, lui caresser le dos ou lui masser épaules.

Elle dit que ça perturbe sa concentration.

J’arrête. Je me tais. Je range le brumisateur.
Je m’occupe de la musique.
Elle me demande parfois une petite gorgée d’eau.
J’ai le droit laisser mes doigts posés sur les siens.

Pendant quelques heures, je suis chargé d’une mission par les sages-femmes.
Je suis responsable de la distribution des petits granulés homéopathiques.
Une dose toutes les quinze minutes.

Alors je reste assis sur un tabouret à roulettes.
Enveloppé dans ma blouse de papier bleu, je surveille l’horloge.
J’observe le monitoring. Et je regarde Emilie.

Plus les contractions se rapprochent et s’intensifient,
Plus elle disparaît à l’intérieur d’elle même.

Et plus je me sens démuni.

J’avais cette image du compagnon formidable.
Celui qui dit les phrases justes de sa belle voix forte.
Celui qui sait où poser ses mains pour soulager.
Celui qui supervise les opérations et dirige les exercices de gestion de l’intensité.
Celui qui sert de médiateur entre madame et l’équipe médicale.

Et me voici assis sur mon tabouret à roulettes.
Sans rien à dire ni rien à faire.

Je me souviens qu’on nous avait parlé de la vague et du rocher.

C’est exactement ça.
Sauf que dans l’image qu’on nous avait décrite, la vague pouvait se déchaîner parce qu’elle savait le rocher à ses côtés, solide et immuable.
Quelle drôle d’idée...

Je m’imagine petit caillou face aux mouvements massifs et mystérieux de l’océan.
Je vois la vague qui surgit, roule, gronde, s’écrase, disparaît, et revient…

Comment le rocher pourrait-il croire qu’il est nécessaire à la tempête ?
Comment pourrait-il imaginer que c’est lui, minuscule grain de la plage, qui autorise la vague à jaillir de l’océan ?

Tout comme la mer ignore le petit caillou qu’elle ballotte,
La mère ignore celui qui se prenait pour un admirable rocher.

Je suis assis sur mon tabouret à roulettes,
Inutile à l’incroyable événement qui advient devant moi.
Je me sens impuissant. Démuni.
Mais aussi plein de gratitude pour cette prodigieuse leçon d’humilité.

Car Emilie gère parfaitement les heures qui passent,
L’intensité qui augmente.
Les sages-femmes sont impressionnées.
L’une d’elles lui dit : « C’est bien ce que vous faites madame. »
Emilie reste impassible.
Elle respire, les yeux fermés, le menton légèrement baissé.
Alors la sage-femme se tourne vers moi : « Il y a des dames qui à ce moment là ne gèrent plus rien du tout ! »

Alors quoi ?
Est-ce que je souhaiterais que, comme tout le monde, Emilie ne gère plus rien du tout ?
Comme ça je pourrais entrer en action, parler fort, bomber le torse, sauver la situation, briller dans la salle de travail…

Pourquoi devrais-je me lever de mon tabouret à roulettes ?
Et surtout pour qui ?
Pour elle ? Ou pour moi ?
Elle, elle n’en a pas besoin…

Parfois elle ouvre les yeux.
Et parfois, elle me sourit.
Alors je me sens mieux.
C’est incroyable… c’est elle qui s’occupe de moi.

Elle est si forte.
Le bébé est si proche.
J’en ai les larmes aux yeux.

D’autres heures passent.
La poche des eaux craque.
Les contractions se déchaînent.
Le « travail » se termine.
L’accouchement commence.

Emilie quitte le silence.
Elle est à genoux.
Tout le monde s’occupe d’elle.
Mes mains font parties de celles qu’elle serre.
Ma voix fait partie de celles qu’elle entend.

Et puis soudain il y a une personne de plus dans la salle de travail.
Une petite fille est apparue d’un coup.
J’ai cette impression étrange qu’elle est tombée du ciel.

Cléo est là et je pleure.
Je ne pleure pas longtemps mais je pleure comme rarement j’ai pleuré.
On pleure à deux, avec Cléo.
Peut-être parce qu’à ce moment là,
On est les seuls à n’avoir rien de mieux à faire.

Merci Cléo et Emilie,
Pour ce jour où j’ai tant appris.