sage-femme formée à l’école EVE Evian

La naissance de Pierre dont la maman Sophie a été préparée par Juliette Pelloux sage-femme formée à l’école EVE Evian.

Depuis mardi soir, je reconnais les contractions qui ont fait naître Alma. Elles sont toutefois irrégulières, moins douloureuses que dans mon souvenir et elles s'estompent dans le temps, si bien que j'arrive à m'endormir tout en sachant que la naissance de mon bébé est proche.
Le lendemain matin, je veux rester dans la vie quotidienne et faire tout ce que j'ai prévu malgré les contractions : aller à la pharmacie, la poste, faire des photocopies... À midi, lors du repas, je signale à Christophe que les contractions se précisent et deviennent plus douloureuses mais que nous irons, comme convenu, au cinéma puis à la banque. Certes, je ne vois pas tout du film, je dois me concentrer sur cinq contractions en 1h40 que dure la séance, et pendant le rendez-vous à la banque, la conseillère me laisse tranquillement respirer à plusieurs reprises quand les contractions montent.
Depuis quelque temps, nous avons prévu avec mes sœurs et ma cousine de dîner ensemble au restaurant. Je souhaite du fond de mon cœur profiter de ce moment avec mon trio de sœurs, qu'Anne nommera le lendemain « mon choryphée ». La soirée et la conversation suivent leur cours, je me concentre sur les contractions toutes les 15 minutes environ, puis de plus en plus souvent. Sous cette lumière de la lune, par ce soir d 'été, mes sœurs m'accompagnent discrètement dans ce travail de mise au monde et je me connecte à une force féminine ancestrale, dans laquelle je suis ancrée et en même temps, qui me dépasse : nous partageons quelque chose de profondément intime et universel.
À la fin du repas, Anne me raccompagne à la maison vers Christophe. Je veux être dehors et à pied, sous la lune, pouvoir toucher les arbres lors des contractions.
À la maison, je dis à Christophe de dormir, je l'appellerai en temps voulu. Je règle les affaires courantes : Claire viendra garder Alma avec Simon quand nous l'appellerons. Puis je me consacre, seule, à mon travail de dilatation.

Durant tout le travail, je me connecte à des images, des totems, parfois consciemment, mais sur la fin, sans y penser, je demeure liée à ces alliés.
Bien sûr, il y a le « choryphée » qui m'accompagnera jusqu'au bout, même après la soirée.
Puis, la lune, avec sa lumière froide, n'a rien de spécialement réconfortant, mais je fais circuler sa lumière en respirant.
Ensuite, durant le trajet à pied, je m'appuie aux arbres quand s'annonce la contraction. Je savoure leur chaleur et je sens la sève qui boue et traverse mon corps, c'est une expérience intense et agréable.
J'en appelle encore à la louve rencontrée lors d'une méditation il y a un an avec une amie. Je demande à la louve de m'aider. J'accepte sa cruauté. Je ne sens pas particulièrement la présence de la louve mais je me rappelle son information : accepter de laisser mourir quelque chose pour faire rejaillir la vie.
Lors de la première contraction après avoir percé la poche des eaux, je me connecte à Christophe. Physiquement, je suis lovée en lui, je vomis de douleur mais j'apprécie sa chaleur, son ventre, sa main et malgré la douleur forte à ce moment-là, je suis heureuse de me sentir proche de lui, de partager, sans qu'il le sache peut-être, la douceur et la force.
Portée par ces connexions, je m'applique à retrouver les techniques découvertes lors des séances de yoga.

Je cherche à rentrer dans la contraction, sans y échapper, dès qu'elle s'annonce, le plus souvent au début du travail, par des respirations de la vague : sur l'inspiration, je fais circuler depuis le dessus de ma tête jusqu'aux pieds, soit de l'eau, soit la lumière de la lune, soit de la douceur, pour moi et mon bébé ; sur l'expiration, je puise la force depuis le sol sur mes appuis et je la fais remonter dans le ciel, au-delà de moi. Je me sens présente à l'univers et à la terre. Cette respiration dilue la douleur dans mon corps. Entre les contractions, j'essaie de me concentrer sur l'énergie qui a été déployée pour la diluer dans mon corps à nouveau.

Plus tard je fais le son ÔM, grave, pour faire vibrer mon utérus, ce qui me fait beaucoup de bien. Puis la signification du ÔM s'impose - du moins ce que j'en ai compris.
Dans l'unité de l'univers, il y a, entre autres, mon corps, réceptacle et traversé par l'univers et toutes ses forces. Dire ÔM me rappelle cette appartenance. Ma douleur est alors répartie dans l'infiniment grand et l'infiniment petit. Elle n'est pas une souffrance mais une intensité à vivre pleinement. Avec le ÔM, je suis ici et maintenant, mais ici et maintenant s'étirent. La douleur est vaine comme souffrance, elle demeure douleur mais se mue en une intensité lumineuse qui me rend heureuse, heureuse de cette force, de ce mystère malgré tout rassurant, de l'extraordinaire, de l'accueil à venir de mon enfant.
A posteriori je me fais la réflexion que, tout comme pour la peur ou la colère, on peut distinguer la cause de la réaction à la cause. S'il peut y avoir des raisons objectives et bien réelles d'avoir peur, je suis le seul auteur de ma peur. De même s'il y a une douleur bien réelle durant le travail de dilatation, je suis le seul auteur de ma souffrance, si bien que je peux m'éviter cette souffrance. Le ÔM m'aide à transformer la douleur en force de vie.

L'essentiel du travail de dilatation a lieu à la maison. Quand je me sens prête, j'en informe Christophe qui appelle ma sœur Claire et dépose les affaires dans la voiture. Dans l'escalier je croise Claire et Simon mais reste concentrée sur mes contractions. Je me déplace en appui sur Christophe, qui me guide ; j'ai confiance.
J'avais redouté le trajet car pour mon premier accouchement il avait été long et éprouvant. Pour mieux le vivre, je le passe à dire ÔM, pour l'essentiel.
Arrivée à la maternité, la sage-femme, Julie Moulin, m'accueille. Tout est calme. À la première contraction en sa présence, je m'appuie contre le mur et me concentre sur une respiration de la vague. Elle me félicite et me dit que je gère très bien la contraction, c'est encourageant.
Je lui explique que je souhaite éviter la position couchée car elle me rend les contractions plus douloureuses. Elle l'accepte très bien. Je m'allonge seulement pour l'examen : le col est dilaté à 5-6, je m'attendais à plus, mais c'est déjà bien. Quand Christophe arrive dans la salle d'accouchement, les contractions sont très rapprochées. Je perce la poche des eaux et la contraction qui suit est très intense, j'en vomis de douleur pendant un temps qui me paraît très long mais je suis réconfortée d'être blottie contre Christophe.
Je me déplace pour m'appuyer les mains contre un meuble. Je sens une pression sur mon périnée, je sais que mon bébé va bientôt venir au monde. Je souhaite laisser faire mais cette poussée est plus douloureuse que dans mon souvenir de mon premier accouchement et je n'ai plus beaucoup de forces dans les jambes. Je m'accroupis, la sage-femme approche un gros ballon pour que je puisse m'appuyer dessus. Je tiens la main de Christophe. Lors des contractions, soit je laisse faire la poussée, soit j'expire doucement en faisant comme si je baissais mon diaphragme pour faire descendre le bébé. Parfois je suis fatiguée et j'y arrive moins bien. La sage-femme me fait toucher le dessus du crane du bébé, je sais alors que le travail avance. Je sens sa tête sortir, puis les épaules, c'est tellement étrange et fascinant de démouler un petit être humain !
Quand le bébé est prêt de sortir, la sage-femme me propose de l'accueillir et oriente mes mains : je peux accueillir mon enfant quand il sort, c'est une très grande émotion, un moment fort de tendresse, je suis tellement heureuse lui souhaiter ainsi la bienvenue, je le porte contre mon cœur et le présente à son père. C'est un garçon : c'est Pierre. Toute la douleur est vaine, oubliée, dépassée, l'essentiel est là entre mes bras.

Le lendemain, ma sœur Anne me rappelle la soirée extraordinaire que nous avons passée ensemble au restaurant, elle nomme ce trio de sœurs mon choryphée, qui m'a accompagnée jusqu'à la porte de mon mari et remise à lui.
Claire, dans une carte à Pierre, lui écrit : "petit Pierre a ouvert la porte du jardin".
Simon et Célestin, mes neveux, me demandent, lors de leur rencontre avec Pierre, s'il porte les clés du paradis.
Je crois que nous portons tous un peu ces clés et que nous savons ouvrir des portes. Petit Pierre a été celui qui a su me l'enseigner.